Les temps dans lesquels nous vivons sont marqués par une instabilité politique et économique qui influence concrètement nos conditions de vie, nos choix et nos priorités. Cette instabilité n’est pas abstraite : elle reconfigure les repères collectifs, fragilise certains équilibres, et amène souvent à remettre en question ce qui, auparavant, semblait évident. Dans ce contexte, la place de l’art et de l’artisanat devient une question que je ne peux pas éviter.
Je me pose régulièrement la question : ce que je fais a-t-il encore une utilité? Avec le temps, cette question a évolué. Elle n’est plus seulement liée à la production ou à la fonction d’un objet. Elle renvoie plutôt à quelque chose de plus large : la culture, la transmission, et la responsabilité que nous avons, en tant que créateurs, de maintenir vivantes certaines pratiques.
Je considère aujourd’hui l’art et l’artisanat comme des formes d’engagement. Dans un contexte où tout pousse vers la standardisation, l’accélération et la dématérialisation, continuer à travailler à partir de gestes incarnés et à produire des objets qui portent une intention humaine claire relève d’un choix. Ce choix s’inscrit dans une manière de résister à des logiques dominantes qui tendent à réduire la valeur des pratiques culturelles à leur rentabilité immédiate.
Dans ce cadre, faire de l’art ne se limite pas à produire des objets. C’est participer à la continuité de savoir-faire, de langages visuels et de références matérielles qui constituent une part essentielle de notre culture collective. Ces contributions entretiennent un écosystème culturel qui, sans elles, devient plus uniforme, moins ancré dans des réalités locales et plus dépendant de systèmes extérieurs.
Continuer à créer dans des périodes instables prend alors une dimension politique. Pas au sens partisan du terme, mais au sens où cela exprime une position face à l’organisation actuelle du monde. Cela revient à reconnaître que l’art et l’artisanat ne sont pas des activités accessoires, mais des composantes nécessaires d’une société équilibrée, et qu’ils ne devraient pas être relégués aux périodes d’abondance ou considérés comme secondaires face aux impératifs économiques.
Je vois aussi dans cette pratique une manière de soutenir une forme d’autonomie culturelle. En maintenant des pratiques locales et en développant des objets et des savoirs ancrés dans un territoire, on contribue à préserver une diversité qui ne peut pas être reproduite à grande échelle par des systèmes standardisés. Cette diversité joue un rôle important, autant dans l’identité culturelle que dans la résilience des communautés.
À travers mon travail, je choisis donc de continuer à participer à cet espace culturel, même dans un contexte incertain. Non pas parce que c’est plus simple, mais parce que cela me semble nécessaire. Recommettre à créer dans ces conditions revient à affirmer que la culture mérite d’être soutenue activement, et que l’art et l’artisanat ont un rôle à jouer dans la manière dont nous comprenons et habitons le monde.
C’est, pour moi, une manière concrète de résister : en maintenant vivantes des pratiques qui portent du sens, en contribuant à un tissu culturel actif, et en reconnaissant la valeur du travail artistique comme une composante essentielle, et non optionnelle, de notre société.
Créer : un acte de résistance