
Récemment, j’ai passé cinq jours au Vermont pour ma deuxième master classe avec le potier Stephen Procter, consacré à la réalisation de grandes pièces. Ce fut une expérience incroyable, non seulement sur le plan technique, mais aussi pour l’opportunité de travailler aux côtés de céramistes talentueux venus du monde entier. Être dans cet environnement, entièrement plongée dans la création, l’échange et l’observation, a été profondément stimulant.
Sur le plan technique, l’atelier a été extrêmement enrichissant. Travailler grand comporte ses propres défis. Le contrôle, le timing, la structure et la présence sont tous amplifiés. Mais au-delà de l’aspect technique, cette expérience est devenue quelque chose de beaucoup plus profond pour moi. Elle m’a offert un espace pour prendre du recul et questionner ma pratique, ce que j’ai construit jusqu’ici, et la direction que je souhaite prendre.
Pendant longtemps, la vaisselle a occupé une place importante dans mon travail. Elle m’a appris la discipline, la répétition et la recherche de constance à travers la production. Mais je ressens aujourd’hui une certaine saturation dans cette exploration. Je suis davantage attirée par un autre type de défi, qui s’éloigne de la répétition et de la fonctionnalité pour s’intéresser à l’échelle à travers la taille, la présence et le sens des objets.
Travailler grand me semble être une suite naturelle de ma pratique, car le tournage est ce que je préfère dans le processus. Quand je travaille en grand, je peux réduire une grande partie du travail répétitif après le tournage, limiter le tournassage et laisser le geste du tour être plus présent dans la pièce finale. En parallèle, je m’intéresse de plus en plus aux surfaces, en particulier aux textures brutes et tactiles, et je m’éloigne des finitions très émaillées. La minéralité de l’argile est profondément satisfaisante à travailler, et j’ai envie de la mettre en avant plutôt que de la recouvrir. Il y a quelque chose de direct et d’honnête dans le fait de laisser la matière s’exprimer avec moins de filtres.
Le travail sur des pièces décoratives, non fonctionnelles et de grande taille m’a aussi amenée à sortir de ma zone de confort de façon inattendue. L’un des aspects les plus marquants a été d’observer la manière dont les gens interagissent avec ces objets. Contrairement à la vaisselle, qui est souvent expérimentée dans l’usage, ces formes invitent à une relation plus libre et intuitive. Elles semblent porter une présence qui encourage la projection, l’interprétation et une réponse émotionnelle.
Il se produit alors une forme subtile de personnification. Les gens s’y attachent de manière très personnelle. Je trouve très touchant de voir comment chacun leur attribue un sens, une personnalité, et les utilise presque comme des miroirs pour se refléter eux-mêmes. Les pièces créent ainsi une sorte d’orbite autour d’elles, transformant l’espace et la perception de manière discrète mais puissante.
Les formes que j’explore actuellement portent une courbe féminine continue. Elles sont fluides mais ancrées, ouvertes plutôt que figées. Il y a dans ces formes quelque chose qui rejoint un état que je souhaite habiter : doux, fort, stable, assumé. Elles ne cherchent pas la perfection ni le contrôle, mais la présence et l’honnêteté. Je souhaite qu’elles restent ouvertes à différents traitements de surface, à différentes tailles, argiles et cuissons. Rien n’est figé.
À bien des égards, cette direction est aussi un reflet de moi-même. J’ai envie de réinventer, d’adapter et d’explorer de nouvelles pistes. Ces pièces deviennent des objets de curiosité, en dehors des cadres de la vaisselle traditionnelle ou des séries fixes. Elles ont le droit d’évoluer, de changer d’identité, d’essayer différentes formes, tout comme moi dans ma pratique.
Dans ce sens, cette direction ne ressemble pas à une rupture. Elle ressemble plutôt à une expansion, en termes d’échelle, d’intention et de possibilités.