
Un des aspects les plus précieux de mon travail en atelier et de l’enseignement est cette chance de croiser d’autres univers, de voir des sensibilités artistiques se déployer de près, et parfois de laisser ces rencontres évoluer en véritable dialogue créatif.
C’est exactement ce qui s’est produit avec cette collaboration avec Anne Chrétien, de Illustrations Anne Sea, artiste locale basée à Waterloo.
Je l’ai rencontrée à travers nos cours, et j’ai rapidement découvert chez elle un talent remarquable : celui de dessiner sur porcelaine à l’aide de sous-glaçures. Illustratrice de profession, Anne puise son inspiration dans le monde végétal, qu’elle observe avec une tendresse et une précision rares. Ses œuvres, d’un réalisme presque saisissant, semblent respirer une fois transposées sur la céramique, comme si la matière elle-même se mettait à vivre sous le pinceau. Son travail est traversé par une patience silencieuse et une rigueur d’attention qui forcent l’admiration.
Très naturellement, l’idée de collaborer s’est imposée. La démarche d’Anne m’a également profondément marquée :
« Un jour, alors que je travaillais au jardin botanique, ma patronne m'a dit que l'on ne peut soigner et protéger que les choses que l'on connaît. C'est pourquoi je crée des œuvres d'art et des histoires inspirées par la nature : Je veux que les gens connaissent le monde naturel, afin qu'ils se sentent inspirés à aimer les plantes et les animaux et à contribuer à la protection de notre environnement. »
Ces mots résonnent avec une justesse particulière. Ayant moi-même travaillé en environnement et en développement durable avant de devenir céramiste, ils touchent à quelque chose de profondément ancré en moi. Ils rappellent une évidence simple mais essentielle : on protège mieux ce que l’on apprend à regarder, à reconnaître et à aimer. L’art devient alors une passerelle, une manière d’ouvrir les yeux sur le monde vivant qui nous entoure.
C’est dans cet esprit que nous avons imaginé ensemble une collection de quinze vases inspirés des fleurs. Nous nous sommes assises, avons choisi les espèces, puis arrêté notre sélection sur cinq ensembles de trois : capucines, zinnias, cerisiers, roses et coreopsis.
Le processus s’est construit comme une conversation entre nos deux pratiques et s’est déployé sur plusieurs mois. Je tournais les pièces, je les biscuitais, puis je glaçais l’intérieur avant de les confier à Anne. Elle appliquait ensuite, avec une patience remarquable, trois couches de sous-glaçure. Chaque ligne que vous voyez a été redessinée trois fois, trait après trait, dans un geste presque méditatif.
Les pièces revenaient ensuite à l’atelier, où j’appliquais une dernière couche d’émail transparent avant la cuisson finale. Il y a toujours, au moment de l’ouverture du dernier four, ce moment suspendu, entre attente et émerveillement.
Ce qui en est né dépasse la simple addition de nos gestes : c’est une véritable rencontre. Deux langages artistiques qui s’entrelacent pour créer quelque chose d’autre, d’inattendu, d’hybride et de vivant.
Pour moi, ces collaborations insufflent une nouvelle respiration à mon travail. Elles en déplacent le sens, en élargissent la portée et ouvrent des chemins que je n’aurais pas empruntés seule. Créer à plusieurs mains est un exercice exigeant, mais profondément précieux. Il demande de l’écoute, de la confiance et parfois un lâcher-prise. Il rappelle aussi combien il est riche de croiser des artistes habités par une même envie de faire naître des oeuvres uniques.
Cette collection sera présentée à l’atelier lors du Tour des Arts. Passez nous voir, j’ai hâte de partager ces pièces avec vous.